dimanche 15 janvier 2017

Dimanche poétique 285: Bénédicte Gandois

Idée de Celsmoon.

Avec: Abeille, Anjelica, Ankya, Azilis, Bénédicte, Bookworm, Caro[line],Chrys, Emma, Fleur, George, Herisson08, Hilde, Katell, L'or des chambres, La plume et la page, Lystig, Maggie, Mango, MyrtilleD, Séverine, Violette.

Gare de Vallorbe

J'attends les crinolines, 
Les enfants qui courent en tous sens,
Dans la selle immense des pas perdus;

J'attends les souffles, les vapeurs,
Les sifflets, les cris, les bagages,
Les malles, les poignées de cuir, les chapeaux droits...

J'attends les crinolines,
Les enfants qui courent en tous sens,
Dans la salle immense des pas perdus.

Dans quelques jours la fête à Vevey,
Des mots britanniques, et sur chaque visage,
La joie; l'horloge en haut, la voix du machiniste...

Le hall résonne, les quais sont pleins,
Du buffet se répandent mille odeurs,
La terrasse au-dessus de la ville rayonne:

J'attends les crinolines,
Les enfants qui courent en tous sens,
Dans la salle immense des pas perdus.

Ce matin d'été flamboie,
De tous côtés la vallée vibre
Et se répondent les flancs du Jura;

Dans quelques jours la fête à Vevey,
Le train reprend son souffle,
Bientôt s'achèvera le long voyage...

J'attends les crinolines,
Les enfants qui courent en tous sens,
Dans la salle immense des pas perdus...

Bénédicte Gandois (1979- ), Carnets de TGV suivi de Eclats, Cossonay-Ville, Editions de la Maison rose, 2010.

vendredi 13 janvier 2017

Amour et nature en poésie avec Benjamin Jichlinski

Jichlinski PerduAprès une première publication à Paris au titre très baudelairien de "En mal de fleurs", le jeune poète suisse Benjamin Jichlinski continue de tracer sa route. En fin d'année 2016, il a donné à ses lecteurs un deuxième recueil intitulé "A jamais perdu". L'édition s'est faite en Suisse cette fois. Et il s'agit d'un recueil de poésies d'une belle unité de ton et de thèmes, qui se souvient des grands poètes du dix-neuvième siècle et tourne autour des thèmes de la nature et, surtout, de l'amour.

Un rythme émerge des poèmes qui constituent le recueil, rythme créé par une forme où le quatrain est très présent. Il n'empêche que le poète ne s'enferme pas dans un formalisme absolu: plus d'un vers a l'apparence d'un alexandrin, mais quand on y regarde de plus près, cette longueur de vers ancestrale s'avère éclatée, par exemple au gré de césures décalées. Il en résulte une impression d'instabilité, d'inquiétude. Ce jeu formel va cependant un peu trop loin dès lors que l'auteur met l'accent sur celle-ci, par un titre par exemple, sans s'y tenir tout à fait: sa "Légende hendécasyllabienne" en 12 vers est hantée par quelques décasyllabes de bon aloi mais un peu courts... Quant aux rimes, elles s'avèrent libres, assument leur pauvreté comme leur richesse. La pauvreté pouvant être vue comme une richesse, bien sûr!

Nature, environnement... un thème annoncé dès la belle couverture de l'ouvre, signée Kenny Brandenberger. Nous avons dit que la forme, dans ses libertés, trahissait une certaine inquiétude; la voici exprimée, dès le premier poème, "Fils", qui annonce que les valeurs d'aujourd'hui sont le travail et l'argent, et qu'il faut s'y soumettre, alors que la nature et ses manifestations s'en vont. Ici déjà apparaît, de loin, le procédé classique de l'allégorie, qui permet à l'auteur de donner corps à des idées abstraites, dans un état intermédiaire entre le concept et les "mains dans le cambouis". Un procédé qu'on a un peu oublié et que l'auteur revisite ici au goût du jour.

Espérance, Panique, Liberté, Soumission voient ainsi le jour et existent le temps de deux ou trois poèmes. Certains d'entre eux revêtent l'allure d'apologues concis, de légendes express. Ces personnalisations nouvelles viennent compléter un panthéon païen et cosmopolite (les dieux grecs sont là, mais aussi des divinités nordiques) pour lequel le poète semble avoir une certaine tendresse. Celle-ci contraste avec la vision renvoyée de la religion chrétienne, démonétisée. Une vision bien en phase avec notre Europe sécularisée...

... il est aussi question d'amour dans "A jamais perdu". Les poèmes consacrés à ce thème viennent faire un contrepoint aux textes allégoriques ou penseurs et donnent la parole à un poète admiratif face à la beauté des femmes ("Osmose", contemplatif) et, dans certains cas, plutôt passif. Les divinités illustrent les sentiments, font même le lien ("Création"); l'auteur n'hésite pas à s'adresser à l'être aimé, quel qu'il soit - avec des images parfois déjà vues, certes.

Le poème "Aux poètes" pourrait être vu comme le programme de "A jamais perdu", reflétant le métier de poète comme une tension permanente, exigeante, entre la forme, l'inspiration, l'idée, le sens et même la beauté - des figures écrites tantôt avec une majuscule, tantôt sans, ce qui suggère l'importance que l'auteur leur accorde. Force est de dire, en fin de lecture, que l'auteur a le plus souvent su sortir des "bas-fonds d'une âme emplie de clichés". Il offre ainsi aux lecteurs amis de la poésie un ouvrage aux apparences classiques un brin trompeuses, témoignage recherché de la personnalité de l'auteur.

Benjamin Jichlinski, A jamais perdu, Pailly, Editions du Madrier, 2016, préface de Luce Péclard.

jeudi 12 janvier 2017

Joseph Joffo avant "Un sac de billes"

JoffoLu par Nanne.

Nombreux sont celles et ceux qui, de Joseph Joffo, ont lu "Un sac de billes", puis ont enchaîné avec "Baby-foot". Ce sont pour moi des lectures anciennes déjà. Et en 2009, j'ai eu le plaisir de rencontrer l'écrivain au Salon du livre de Genève, où il tient chaque année un stand à lui tout seul. C'est lui qui m'a proposé de boucler la boucle en m'invitant à lire "Agates et calots", qui relate les deux ou trois années qui précèdent "Un sac de billes". Soit une enfance avant l'étoile jaune.

Revenir à cet écrivain lu il y a longtemps est un plaisir. "Agates et calots" est un roman dynamique, porté par un style efficace et familier. Cette manière d'écrire est parfaitement adéquate pour donner corps au Joseph Joffo des années d'avant-guerre: on découvre un gamin déjà bien dégourdi pour son âge (entre 7 et 9 ans), qui fait les quatre cents coups et participe à des combines entre le dix-huitième arrondissement de Paris et la banlieue de Freinville (commune de Sevran). Il fait aussi ses expériences, prend sa première cuite au monbazillac, tombe amoureux, cherche à s'imposer alors qu'il est le cadet d'une fratrie nombreuse.

L'auteur a soin de dépeindre son entourage avec soin, en particulier son frère Maurice, dont il est particulièrement proche malgré quelques disputes bien normales. On redécouvre là un grand frère crâneur, qui ne s'avoue jamais vaincu et est prêt à foncer dans plus d'une combine "pour quelques billes de plus" (pour rappeler le titre de son propre livre). Cela, pour le rêve: nourris de westerns avec Tom-Mix vus au cinéma, les deux frères projettent de s'installer en Amérique et d'y faire fortune. Mais il faut payer le voyage...

Rêves, péripéties d'enfance, ambiances familiales: c'est ce que l'auteur a choisi de mettre en avant dans "Agates et calots". L'auteur explique la prise de conscience de son statut de Juif, pose des questions comme le ferait un enfant. Il constate aussi que souvent, il suffit de se côtoyer, de se connaître un peu mieux, pour que par miracle, on finisse par s'entendre, loin des préjugés. Les religions elles-mêmes s'avèrent assez poreuses... Assez lointaine encore, la mise en place du régime nazi arrive par bribes, puis par éclats de plus en plus concrets au salon de coiffure parisien où travaille la famille Joffo. Cela, jusqu'à ce que la guerre éclate: Albert, l'un des grands frères de Joseph, doit partir au front. Et petit à petit, face à l'occupant, on se replie sur Menton...

Paru en 1995 à la demande de certains lecteurs férus, "Agates et calots" reflète un certain art de vivre, populaire, retracé avec vivacité. Dans sa préface, l'auteur met en évidence la foi que les parents Joffo, qui ont fui les pogroms d'un autre pays, ont placée dans la France, nation des Droits de l'homme, dont la devise est "Liberté, égalité, fraternité". Qu'en adviendra-t-il? Le lecteur le sait...

Joseph Joffo, Agates et calots, Paris, Elytel Editions 2007.

mercredi 11 janvier 2017

Charles Nemes, un demi-siècle de vie à la puissance deux

Le site de l'éditeur - merci pour l'envoi!

Deux quinquagénaires, il n'en faut pas moins pour faire un siècle entier de vie! Avec "Deux enfants du demi-siècle", l'écrivain, cinéaste et scénariste français Charles Nemes retrace le parcours de deux adolescents devenus adultes puis aînés, qui se sont étreints dans leur jeunesse et que la vie va rapprocher. Cela, sur le fond d'une seconde moitié de vingtième siècle où résonnent encore les bruits fracassants de la Seconde guerre mondiale.

"C'était la première lettre anonyme que Toussaint Legrand recevait de sa vie, et elle le condamnait à la mort professionnelle." Le roman est écrit à deux voix. Il est intéressant de noter que celles-ci sont présentes dans cette phrase, qui sert d'incipit et positionne l'un des personnages à un tournant de sa vie. Toussaint sera donc l'homme, et l'expéditrice de la lettre anonyme, une fonctionnaire d'ascendance juive nommée Thérèse, sera la femme.

A partir de là, l'auteur dessine un jeu raffiné d'allers et retours entre le passé et le présent des deux personnages. On l'a dit, la vie les a unis brièvement, pour un dépucelage entre adolescents décrit de manière sensible et somptueuse à la fois, puis séparés, avant de les rapprocher à nouveau. Avec une question difficile: peut-on réussir une deuxième première fois? Le lecteur veut y croire, les personnages se donnent leur chance; mais l'écrivain sait que c'est un peu plus compliqué que ça, et n'en fait pas mystère. Ce qui donne une belle épaisseur au propos.

C'est que chacun des personnages a un vécu, qui constitue l'essentiel du propos de "Deux enfants du demi-siècle", qu'on voit grandir et vieillir à leur manière. Délicat, l'auteur a le chic de faire traverser le siècle à ses deux personnages en toute légèreté, tout en disant les aléas et les difficultés de la vie, les habitudes telles que la cigarette ou l'alcool, qui s'accumulent et qu'on garde en soi - ou pas.

De Toussaint Legrand, l'auteur dresse le portrait d'un personnage un peu trop gentil, pas ambitieux pour deux sous malgré une grande intelligence: il devient correcteur pour un éditeur parisien, et ne cherche pas à devenir écrivain. Quant à Thérèse, devenue fonctionnaire, elle cherche sa place entre un père rabbin, un fils militaire en Israël et un besoin de rejeter une tradition juive devenue pesante. Cela, avec un certain sourire je l'ai dit: il n'est qu'à voir la manière dont l'auteur raconte la fois où Thérèse mange sa première tranche de jambon... vendue par un épicier musulman.

A cela vient s'ajouter la famille, qui n'est jamais lointaine dans "Deux enfants du demi-siècle": parents, anciens conjoints, enfants, c'est tout un petit monde que l'écrivain dessine autour de ses deux personnages, se demandant quelle est son emprise sur eux.

Enfin, l'histoire récente, vue de Paris, confère un arrière-plan solide à ce roman. On frôle Mai 68, les personnages vivent dans une grande liberté la parenthèse enchantée incluse entre le moment de la commercialisation de la pilule contraceptive et celui de l'apparition du sida; c'est donc un tableau de moeurs changeantes qui émerge ainsi. La musique est bien présente, Bob Dylan en tête; apparaissent également des musiciens de blues méconnus ou les pièces sévères de Dietrich Buxtehude. Enfin, la question de la judéité et ses enjeux traverse "Deux enfants du demi-siècle", gagnant peu à peu en force et en présence pour devenir essentielle en fin de roman. Le récit "Si c'est un homme" de Primo Levi apparaît ainsi comme un motif récurrent, permettant à Toussaint, issu d'une famille catholique, d'approcher ce thème.

Comment faire pour réussir sa deuxième fois? L'auteur achève "Deux enfants du demi-siècle" sur une note en demi-teinte, suggérant à la fois la nécessité et l'impossibilité de faire revenir le temps passé, sa virginité, son innocence. Sans lourdeur, et c'est ce qui rend cette lecture particulière et spécialement agréable, il montre un monde qui change et des personnages sans cesse en quête de repères. Et l'amour, le vrai, sera-t-il un repère ultime?

Charles Nemes, Deux enfants du demi-siècle, Paris, HC Editions, 2017.

lundi 9 janvier 2017

Un roman policier rêvé, selon les règles de Marie-Jeanne Urech

Le site de l'éditeur, celui de l'auteure.

Il y a une ville en Finlande qui s'appelle Malax, dans la région d'Ostrobotnie, à l'ouest du pays. Peut-être que la romancière suisse Marie-Jeanne Urech y a pensé; mais à l'esprit du lecteur francophone, le titre de son dernier livre "Malax" fait plus immédiatement songer au verbe "malaxer". Et c'est vrai que dans ce roman, qui est aussi son premier polar, l'écrivaine remue à pleines mains les codes du genre pour en faire quelque chose à sa manière, à la fois semblable et infiniment différent d'un roman policier ordinaire. 

Loin d'évoquer la finlandaise Malax, la ville sans nom où se passe l'action de "Malax" réunit quelques caractéristiques de localités francophones, dans un esprit ludique. Le théâtre du Salpétrin, évoqué non loin d'un hôpital Delacouleuvre, renvoie ainsi au parisien hôpital de la Salpêtrière. Les rues sont bien francophones, et le Bâtiment des forces générales emprunte son nom au Bâtiment des forces motrices de Genève, ancienne usine hydraulique devenu salle de spectacles et également nommé "Usine hydraulique de la Coulouvrenière". Un nom qui se rapproche à nouveau de celui de l'hôpital précité. Genève ou Paris? On penche pour une Genève transfigurée. 

"C'est un troupeau", commence ce roman. Une première phrase courte, lapidaire, qui donne aussi un fil directeur. On peut voir en effet "Malax" comme une sorte d'esthétique du troupeau et e ce qui peut en dépasser et doit, éventuellement, être éliminé. Ce troupeau où tout le monde ou presque porte le même prénom apparaît vêtu de noir, en complet et chapeau melon, à la sortie d'une usine. La couleur sera fatale à l'un des membres de ce troupeau: il suffit d'un rose aux joues pour mourir. Les innombrables caméras de surveillance, bergers modernes, s'avèrent incapables de capter cette couleur due aux sentiments: elles n'enregistrent qu'en noir et blanc. 

Là-dessus se greffe une intrigue policière aux apparences classiques, mais qui triture et malmène (pour ne pas dire "malaxe") plus d'un code du genre. Sans dévoiler le fin mot de l'affaire, l'arme du crime surprendra les amateurs de poisons et d'armes à feu. L'enquête s'avère compliquée par la ressemblance qui prévaut entre tous les personnages du roman: tout le monde s'habille en complet et chapeau melon et, unique coquetterie tolérée, les femmes peuvent orner leur chapeau d'une plume. Une difficulté qui peut s'avérer bien pratique si l'on sait y faire... autant dire que si Marie-Jeanne Urech choisit d'écrire un polar, c'est encore une fois selon des règles qu'elle seule a fixées, nimbées d'un onirisme familier de ses lecteurs, parent d'un certain René Magritte.

Un onirisme qui garde cependant les pieds sur Terre, par exemple lorsqu'il s'agit d'évoquer ce qui se passe dans le fameux Bâtiment des forces générales: nombreux sont les collaborateurs qui y viennent pédaler pour produire du courant, victimes de restructurations qui génèrent des coupures de courant et d'optimisations qui les font passer de vélos immobiles à des tricycles. Ainsi apparaissent les limites possibles de l'énergie électrique douce produite par l'être humain, susceptible de devenir un outil d'exploitation de l'homme par l'homme... Comme plus d'un professionnel aujourd'hui, le policier est mis sous pression par sa hiérarchie, en l'espèce au moyen d'une hypothétique médaille honorifique, ce qui permet un supplément de dramatisation du propos. Quant aux caméras de surveillance, innombrables et précises à la seconde près, elles s'inscrivent dans l'obsession sécuritaire d'aujourd'hui, et positionnent ainsi "Malax" face à l'actualité: sous ses airs surréalistes et presque intemporels, mine de rien, ce roman interroge la société d'aujourd'hui.

Un mot encore sur la postface de "Malax", signée de l'excellent écrivain Pierre Yves Lador. Elle est le témoignage nourri d'un lecteur à l'esprit affûté; et à ce titre, elle met au jour mille signes que ce roman recèle. Ce ne sont pas les mêmes que ceux que j'évoque ici, signe que le dernier opus de Marie-Jeanne Urech, si bref qu'il soit, est riche et peut être lu à plus d'un niveau, avec un bonheur inchangé. Et ça, c'est génial.

Marie-Jeanne Urech, Malax, Vevey, Hélice Hélas, 2016. Illustrations de Frédéric Farine, postface de Pierre Yves Lador.

dimanche 8 janvier 2017

Dimanche poétique 284: Jeanclaude Roy

Idée de Celsmoon.

Avec: Abeille, Anjelica, Ankya, Azilis, Bénédicte, Bookworm, Caro[line],Chrys, Emma, Fleur, George, Herisson08, Hilde, Katell, L'or des chambres, La plume et la page, Lystig, Maggie, Mango, MyrtilleD, Séverine, Violette.

L'éternel retour

Ton ombre sur le mur éclatant de blancheur: 
Obsédante présence; et le choeur de la mer
Qui rejette l'écume énervée et amère
Tressaillent sous les vents, sous leur esprit vengeur.

Ton pas dans l'escalier pour venir jusqu'à moi
Se décide et se risque aux marches de travers.
Des plantes et des fleurs joncent déjà la terre,
Géométries parfaites, granit est en émoi.   

Nous voici assemblés, prêts à lever la voile;
Etonnés d'être enfin arrivés sur le quai
Surveillé par Eros préparant son archet.

Notre chemin commence, dirigé vers l'étoile.
Légers objets d'azur et de nuit alternés,
Deux enfants éternels nous voilà donc renés.

Jeanclaude Roy, dans Moudon, Le Scribe, n° 60, octobre 2007.

samedi 7 janvier 2017

Tony O'Neill et David Brülhart, deux artistes pour un roman graphique sauvage

Le site de l'éditeur, celui de l'illustrateur.

Voici qui nous sort des sentiers battus: l'éditeur suisse Hélice Hélas a fait paraître, à la fin 2016, un livre en forme de roman graphique. "La vie sauvage", de l'écrivain Tony O'Neill, vient donc de voir le jour, traduit en français, avec les illustrations du Fribourgeois David Brülhart. Joli coup de la part de l'éditeur, qui amène un peu de littérature américaine en terre francophone et fait ainsi preuve d'une belle ouverture d'esprit.

Cela, au-delà de certaines maladresses... Le lecteur goûtera la typographie étudiée, quoique parfois erratique et parsemée de quelques erreurs qui vont, quelquefois, au-delà de la simple coquille. Curieusement hanté de deux ou trois helvétismes ("téléjournal", "ça joue", "meilleur temps"...), le travail de traduction de Dejan Gacond et Frédérique Longrée est méritoire, et recrée une musique canaille, parfaitement en phase avec ce que l'on peut attendre d'un roman héritier de la beat generation.

Il y est question d'un boxeur, brute au grand coeur, qui se retrouve en cavale après avoir tué l'un de ses adversaires. Autant dire que "La vie sauvage" prend la forme d'un road trip à travers quelques lieux interlopes des Etats-Unis. Le propos est volontiers trash, la violence est bien présente. Et en dirigeant ses personnages, Chet et sa compagne Lottie, vers un lieu nommé Nowhere, l'auteur suggère que cette cavale n'a pas de but. De là à dire qu'elle est absurde...

Le thème des superstitions traverse "La vie sauvage". De manière évidente, elle est présente dans l'évocation des rituels vaudous violents qui ouvrent la deuxième partie du roman. L'auteur évoque par ailleurs le caractère superstitieux des habitants de la Louisiane. Et puis, tout ce roman est traversé par l'idée qu'il existe quelque chose de supérieur, un dieu peut-être, aux personnages qui s'agitent - sérieux ou non, si l'on pense à la communauté de naturistes illuminés où Chet et Lottie font halte. Enfin, il est intéressant de relever la présence récurrente du lapin, sous des formes diverses apparaissant aux moments clés: un lapin vient ainsi visiter Chet et Lottie lorsqu'ils font l'amour pour la première fois, en plein air; ceux-ci s'installent dans un motel nommé "Big Bunny", ce qui renvoie aussi à cet animal. Enfin, le motif est repris dans les illustrations du chapitre IV de la première partie.

Illustrations, justement... Celles-ci sont des estampes. Elles rendent hommage à des images fameuses, éventuellement reprises du film "Over The Rainbow". L'artiste, David Brülhart, en fait quelque chose de brut de décoffrage, parfois un brin statique (scènes de boxe), mariant traits clairs et coups de pinceau vigoureux. Leur rôle est d'illustrer le propos, certes; mais il arrive régulièrement qu'elles s'éloignent de celui-ci pour souligner une ambiance plutôt qu'une péripétie. Le dialogue avec le texte s'installe donc de manières diverses, toujours pertinentes.

Avec "La vie sauvage", les éditions Hélice Hélas endossent un beau rôle de passeurs, rare en Suisse romande, et mettent en valeur le texte d'un écrivain américain en lui associant un artiste suisse. Globalement, le rendu en français sonne juste et s'avère en phase avec un propos tragique (il est sous-titré "Elégie pour un boxeur mort", tout un programme) qui donne à voir l'Amérique profonde, loin des buildings.

Tony O'Neill et David Brülhart, La vie sauvage, Vevey, Hélice Hélas, 2016.