vendredi 24 novembre 2017

Des poèmes ciselés comme des flocons de neige

418gsq10u5L._SX321_BO1,204,203,200_
Monique Saint-Julia – Un peu de poésie, et de saison qui plus est... à chaque page du recueil "Un toucher de neige" de Monique Saint-Julia, quelques flocons paraissent tomber du ciel, blancs sur les couleurs de la Terre. La poétesse est également peintre; c'est donc elle qui a signé les illustrations de ce petit recueil, préfacé par Jacques Tornay et salué par Yves Bonnefoy.


L'auteure écrit volontiers court: ses poèmes ne font pas plus de sept ou huit vers plutôt brefs, leur donnant pour ainsi dire la petitesse d'un flocon de neige, et aussi son apparente légèreté. Mais la densité de ce qu'ils recèlent, créant à chaque fois un petit univers, reflète aussi la beauté ciselée des cristaux de neige, jamais pareils.

Les mots choisis sont simples, les ponctuations dans les vers sont rares. Il en résulte pour le lecteur le plaisir d'une lecture fluide, aérienne comme un flocon de neige qui volette dans le vent ou qu'on laisse fondre. Et sous cette neige omniprésente, apparaît par touches un paysage, un merle, un milan, des arbres, ou alors des enfants. A la poétesse, il suffit de quelques mots, d'une image bien choisie et bien vue, pour décrire une situation, un monde.

Courts comme des flashes fugitifs, les poèmes laissent parfois la place à des proses poétiques. Bonne idée dans l'optique de l'agencement du recueil! Le lecteur s'y arrête plus longtemps peut-être, le temps d'une méditation plus travaillée, plus lente aussi, ces proses poétiques peuvent aussi être, pour la poétesse, le lieu des souvenirs.

La neige, puis le dégel: le recueil "Un toucher de neige" a la finesse délicate des flocons et l'aimable rondeur des lieux que recouvre un manteau de neige. Voilà donc un beau moment de poésie à savourer durant une longue soirée d'hiver!

Monique Saint-Julia, Un toucher de neige, Vevey, L'Aire, 2017.

Egalement lu par Francis Richard.

mardi 21 novembre 2017

L'histoire du retour d'un boxeur parmi les hommes

1260724_f.jpg
Joseph Incardona – L'écrivain Joseph Incardona a décroché dernièrement le Prix du Polar romand, décerné dans le cadre du festival Lausan'noir, pour son roman "Chaleur". C'est l'occasion ou jamais d'évoquer un autre texte de lui, paru dans le sillage de la rentrée littéraire dans la percutante collection "Uppercut" des éditions BNS Press: "Les Poings". A savoir quelques dizaines de pages dans les coulisses du noble art de la boxe.


Des coulisses qui n'ont rien de noble: "Frankie Malone ne se réveillait plus sur des matins clairs", commence l'écrivain. Il présente ainsi le boxeur noir Frankie Malone, retiré des rings et retourné à l'état sauvage, pour ainsi dire: son épouse l'a quitté avec sa fille, il a sombré dans l'alcool, pris des kilos, et son horizon se limite à la station-service du coin et au "diner" où il consomme invariablement un steak avec une bière. Cela, après un parcours honorable entaché d'une seule défaite. Celle qu'on retient. Imaginant un patelin perdu au plus profond des Etats-Unis, le lecteur conçoit sans peine l'état de déchéance dans lequel l'écrivain plonge son personnage principal au début de ce micro-roman.

Et les circonstances vont faire que Frankie Malone, le déclassé, va retrouver le chemin de sa salle d'entraînement. Dès lors, l'écrivain relate la remontée de son personnage, tranquille mais déterminée: certes, il continue de boire de la bière avec son steak, mais il s'entraîne, perd du poids malgré tout, retrouve ses réflexes, son jeu de jambes. L'auteur décrit le monde pas forcément connu des salles d'entraînement de boxe, dit les gestes, les mots, le sauna et le jeûne pour perdre du poids avant le match (une forme d'ascèse...), dans un langage sans fioriture, où rien n'est de trop.

Cette remontée est motivée par la promesse d'un retour sur le ring, pour un combat de gala. Un combat qui fait figure de McGuffin, de leurre dans ce roman: au travers du retour à la boxe, c'est une véritable rédemption, un retour parmi les hommes que l'écrivain relate. Retour accompagné par un homme, Bugsy Quinn, le coach de Frankie Malone, qui va le soutenir. Et retour couronné par une rencontre qui, on peut en tout cas le comprendre ainsi (l'auteur négocie ce dernier virage de manière un peu abrupte), va montrer à Frankie Malone que tout ce travail pour revenir sur le ring, sous les vivats du public, n'était qu'une étape vers quelque chose d'autre. Vers l'humanité, justement.

Après "Dix-sept ans de mensonge"de Bessa Myftiu, "Les Poings" est le deuxième roman de la petite et jeune collection "Uppercut" qui évoque la boxe. Il faut croire que c'est un sport aussi percutant dans un livre que sur le ring! En tout cas, Joseph Incardona le démontre avec talent, soucieux de peindre avec des mots simples et directs l'âme humaine qui se cache derrière un contexte froid et peu engageant.

Joseph Incardona, Les Poings, Lausanne, BSN Press, 2017.






Le site de Joseph Incardona, celui des éditions BSN Press.

lundi 20 novembre 2017

Secrets d'argent et secrets de famille à Vevey

51KQ4sMjcJL._SX389_BO1,204,203,200_
Giovanni Garro – C'est la vie d'un jeune homme nommé Giovanni Garro que l'écrivain Giovanni Garro, longtemps actif dans le domaine du droit et des banques avant de se consacrer à l'écriture, fait défiler dans "L'Argent noir".


Il s'agit là du premier roman de cet écrivain, du reste présenté comme tel. Comment le comprendre? Il est permis de penser que l'écrivain a utilisé sa propre vie pour en tirer "L'Argent noir", même si l'appellation de "roman" suggère que l'on est en présence d'une œuvre d'imagination. A moins, tout simplement, que toute recréation littéraire d'une vie, fût-elle autobiographique, ne se doive d'assumer sa part d'imaginaire. A ce titre, une telle démarche mérite à tous les coups le beau nom de roman.

De quoi s'agit-il, en effet? De façon chronologique, le lecteur suit la destinée de Giovanni Garro, fils d'une riche famille d'entrepreneurs de Vevey, décrite dans des détails qui font la part belle à l'introspection, quitte à laisser au lecteur l'impression de lire les vicissitudes d'un pauvre jeune homme riche et indécis. On le verra en effet tâter tour à tour du chant, du droit, des lettres, avant d'achever son brevet d'avocat et d'obtenir de brillants emplois dans les secteurs public et privé.

Voilà pour la face visible... Premier élément secret, intime même, le narrateur se découvre homosexuel. Dès lors, cet élément intègre la biographie relatée, tendue entre la manière quasi naturelle de vivre cette attirance dès lors que Giovanni se trouve avec des amis compréhensifs, alors qu'il lui est très difficile d'en parler à sa famille, protestante et présentée comme assez sévère à certains points de vue. Là-dessus vient aussi se greffer une incapacité à se fixer, qui se traduit pour le lecteur par l'impression que le narrateur vit des aventures interchangeables.

La famille, justement... L'auteur installe autour de la famille Pasquier une ambiance de lourds secrets, associés notamment à une liaison que le grand-père de Giovanni entretient avec une amante, "une amie". Dès son enfance, Giovanni perçoit qu'il y a quelque chose, et c'est bien vu de la part de l'auteur, qui identifie la réponse que la mère ne veut pas donner à son fils comme le moment où celui-ci comprend qu'il y a quelque chose qu'il vaut mieux ne pas savoir. Giovanni a-t-il un frère ou une sœur caché? La question reste ouverte... et puis, il y a le divorce de ses parents, pas forcément bien accepté par une famille qui finira par bannir un narrateur décidément pas raccord.

Ces mystères familiaux, jalousement préservés dans un cadre où les apparences doivent rester sauves, font écho aux mystères de l'argent: mystère sur l'origine de la fortune d'un grand-père qui gâte son petit-fils à coup de billets de mille francs, mystère surtout sur la disparition d'importantes sommes d'argent, donnant à croire au grand-père qu'il est ruiné alors que selon toutes les apparences, ça ne va pas si mal même si la fortune s'érode. Cela, sans oublier le rôle trouble d'un comptable pourtant vu comme loyal. Et dans tout le roman, si les mots sont simples, les ambiances sont toujours marquées par ces pénibles secrets.

Sont-ce eux, au moins autant que la cocaïne et les psychotropes, qui finissent par miner l'intégrité mentale de Giovanni? Il est permis de le penser. Confirmée par la transcription de descriptions cliniques et l'évocation de consultations de psychiatres, la déliquescence du mental du narrateur est détaillée en pages parfois flamboyantes qui relatent les effets de décompensations psychotiques. Auparavant, tout commence par l'impression qu'a le narrateur, enfant, d'avoir un fil dans le dos, qui le retient à quelque chose et dans lequel il s'emberlificote – si imaginaire, si affabulé que soit ce fil. 

C'est un riche récit psychologique, un roman profond et oppressant que l'écrivain propose là! S'il emmène ses lecteurs à travers l'Europe, parfois, au gré de l'existence ballottée du narrateur, c'est essentiellement à Vevey que tout se passe. Dans le cœur et l'âme de... Giovanni Garro.

Giovanni Garro, L'Argent noir, Vevey, Hélice Hélas, 2017.


Le site de l'éditeur.

dimanche 19 novembre 2017

La crise d'un curé de (presque) campagne

41suxMUtWcL._SX338_BO1,204,203,200_
Jean Mercier – Pour un blogueur de livres, quoi de mieux qu'un dimanche pour parler d'un roman dont le personnage principal est un curé? "Monsieur le curé fait sa crise" est le premier roman de Jean Mercier, rédacteur en chef adjoint de l'hebdomadaire "La Vie". Et force est de constater que dans ce petit livre troussé avec finesse, Dieu est (aussi) humour.


"Monsieur le curé fait sa crise" commence comme une succession de chapitres courts qui sont autant de scènes de la vie de paroisse, lieux de petites bisbilles qui navrent Benjamin Bucquoy, le prêtre. Fleurir l'église, assumer un positionnement de conviction, gérer une animatrice musicale branchée musique moderne, réagir à une pétition pour le maintien d'une chapelle condamnée: monsieur le curé a fort à faire, quitte à se perdre. Ce sont là autant de choses sans doute vues dans les paroisses, et qui sonnent juste sous la plume de l'écrivain, tant elles sont bien trouvées et reflètent certains enjeux permanents de l'Eglise catholique, telles que la querelle entre les traditionalistes et les modernes et le besoin de se positionner face à Vatican II et à ses conséquences.

Une déconvenue de trop, une frustration, et le curé disparaît... C'est là que l'histoire débute vraiment: on cherche Benjamin Bucquoy partout, on finit par le retrouver. Ouf! L'auteur mêle habilement plusieurs allusions à la Bible à son récit. La retraite de Bucquoy se trouve au fond d'un jardin qui pourrait être un Eden – "un paradis végétal", dit même l'auteur. Le curé s'emmure vivant dans un cabanon pour méditer, et s'il ne l'a pas écrit, gageons que l'auteur aura pensé à faire tomber ses murs à l'aide des sept trompettes de Jéricho. En revanche, une chose est certaine: celle qui a retrouvé le curé est une ancienne prostituée nommée Madeleine. Lorsqu'elle s'écrie "Il est vivant!", on se croirait à Pâques... Cela, sans oublier une ou deux références à des figures tutélaires de l'Eglise catholique, telles que le curé d'Ars, saint Jean-Marie Baptiste Vianney.

Benjamin Bucquoy a son petit caractère, on le constate page après page, et il est permis de penser parfois à Don Camillo. Mais il ne serait pas si attachant s'il n'était capable de se remettre en question afin de dépasser les épreuves. Résultat: la vie ne va certes pas l'épargner, mais elle finira par le gâter au-delà de toute espérance.

Un peu de réflexion, mais aussi de l'humour: telle est la recette de "Monsieur le curé fait sa crise", un roman qui revendique un ton frais et sympathique. L'humour naît des situations, et feront sourire tous les lecteurs qui connaissent les coulisses d'une petite paroisse. Mais l'auteur choisit aussi de se moquer un peu de ses personnages en leur prêtant des noms parfois porteurs de jeux de mots (le fameux Enguerrand Guerre, le pétitionnaire belliqueux), ou simplement légèrement ridicules. Tout cela pour dire que "Monsieur le curé fait sa crise" est un joli roman qui dépeint finement, avec indulgence et sans se prendre au sérieux, un petit monde qui, s'il sert toujours Dieu avec sincérité, s'avère en définitive très, très humain.

Jean Mercier, Monsieur le curé fait sa crise, Paris, Editions Quasar, 2016.


Le site de l'éditeur.



Dimanche poétique 328: Charles Dovalle

Idée de Celsmoon.



Volupté

Comme de leurs rameaux s'enveloppent les saules 
Dont l'humble tronc se dérobe aux regards, 
Dénoués dans nos jeux, laisse tomber, épars, 
Tes noirs cheveux sur tes blanches épaules.

Autour de moi jette un bras nonchalant ; 
Par un charme invincible à ma bouche attachée, 
Sur mes genoux reste couchée, 
Comme un capricieux enfant.

Et pour mourir tous deux dans une même extase, 
Que sur mon sein ton sein se soulève éperdu ! 
Que dans mon souffle ardent ton souffle confondu 
Des mêmes flammes nous embrase !

Ainsi deux sons de harpe ensemble vont mourir, 
Ainsi deux échos se répondent, 
Ainsi deux baisers se confondent, 
Ainsi deux longs soupirs ne forment qu'un soupir.

Charles Dovalle (1807-1829), Poésies de feu. Source: Poésie-française.

vendredi 17 novembre 2017

Sept cantons, sept polices... et pas mal de cadavres en deux morceaux

CVT_Eunoto_182
Nicolas Feuz – Un polar couvrant toute la Suisse romande: est-ce que cela a déjà été fait? C'est le projet audacieux dans lequel s'est lancé l'écrivain Nicolas Feuz, également procureur de la République et Canton de Neuchâtel. Il en résulte un roman policier solide qui porte un titre énigmatique, inspiré d'une tradition massaïe: "Eunoto, les noces de sang".


Une mise en perspective pour commencer: s'inscrivant dans le prolongement de la "Trilogie Massaï" du même auteur, "Eunoto" peut tout à fait se lire de façon isolée. Cela, même si les personnages sont récurrents, à commencer par le policier Michaël Donner, et semblent avoir un passé qui peut échapper au lecteur ponctuel. On pense au Monstre de Saint-Ursanne, Brent Wagner, dont le lecteur va se demander durant tout le livre s'il a été emprisonné par erreur. Ou à de nombreuses allusions mystérieuses à une intervention en Camargue.

Personnage récurrent, l'inspecteur Michaël Donner est dessiné essentiellement dans le cadre de son activité policière dans "Eunoto". On sait donc qu'il a 25 ans, qu'il est amoureux de sa collègue Lara et qu'il est métis, mais guère plus sur sa vie privée. En revanche, côté professionnel, force est de constater que l'auteur l'a bien caractérisé: on le découvre sportif, capable d'intuitions aux conséquences incontrôlables, et aussi fonceur, quitte à prendre des libertés avec les usages, voire la légalité. Est-ce pour cela, ou à cause de sa jeunesse, ou encore en raison de la couleur de sa peau, que son entourage professionnel l'a à l'oeil? Par moments, l'auteur entretient le doute, suggérant, sans l'affirmer frontalement, un fond de racisme chez certains personnages.

Particularité de la Suisse, Etat fédéral s'il en est: chaque canton a sa police. Du coup, quand une affaire criminelle se répand sur sept cantons comme dans "Eunoto", chaque police cantonale doit respecter les prérogatives et compétences de l'autre. Alors on s'entraide, on se parle – éventuellement autour d'un coup de vin blanc! Mais il arrive aussi que quelqu'un fasse de l'obstruction par fierté mal placée, que les compétences soient mal définies, qu'on cherche à masquer des actions troubles... Tout cela, l'auteur le dessine avec la virtuosité et la justesse de quelqu'un qui connaît les humains et leurs travers (les gens de police peuvent être odieux dans "Eunoto", et les ténors du barreau tels que Maître Giroud auraient aussi de quoi se confesser), mais aussi les rouages de l'activité policière en Suisse. Michaël Donner, quant à lui, n'en a que faire, on l'a compris!

Et si chaque canton a sa police, chaque canton possède aussi ses curiosités. L'auteur ne se gêne pas de les montrer, jouant à fond la carte du tourisme: le lecteur est baladé à Gruyères, au château de Chillon, sur les quais à Vevey, sur le barrage de Schiffenen, du côté des Alpes à Nendaz, comme dans les établissements pénitentiaires de la plaine de l'Orbe ou au Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV) à Lausanne. Mais qu'on ne s'y trompe pas: ce sont là les théâtres et les arrière-cours de meurtres particulièrement abjects, perpétrés sur des adolescentes. Des meurtres où, pour reprendre les mots d'un personnage, on n'a pas retrouvé le corps... mais la tête.

"Eunoto, les noces de sang" est donc un roman policier bien ficelé, virtuose même dans la mesure où il orchestre parfaitement des actions policières crédibles, à cheval sur pas moins de sept juridictions: c'est l'oeuvre d'un écrivain qui connaît son sujet de l'intérieur. Il sait aussi tenir sa plume, retourner la situation avec brio quand il le faut et faisant usage d'un style fluide, rapide grâce entre autres à de nombreux dialogues, afin de tenir le lectorat en haleine. Et pour couronner le tout, l'auteur s'offre le luxe, en faisant apparaître brièvement l'enquêteur Andreas Auer, de rendre un hommage amical à son confrère écrivain de polars romand Marc Voltenauer, qui l'a créé. Gageons du reste que si, dans "Eunoto", certaines jeunes filles sont retrouvées plus ou moins mortes dans des églises (celle de Valère, ou la cathédrale de Lausanne), c'est peut-être aussi un clin d'oeil au premier homicide du "Dragon du Muveran"...

Nicolas Feuz, Eunoto, les noces de sang, Lille, TheBookEdition, 2017.



Le site de Nicolas Feuz.

jeudi 16 novembre 2017

Romance ou thriller, un livre qui a la dent dure!

CVT_Lune-ou-lautre_4248
Frédérique Hoy – Vous avez envie d'un livre qui commence en romance troublante et qui finit en thriller bien noir? Alors "Lune ou l'autre", deuxième roman de Frédérique Hoy, est pour vous. On suit avec plaisir les avanies d'un personnage principal prénommé Pierre-Octave, figure lunaire comme l'annonce le titre du livre: on l'appelle même Pierrot la Lune, comme de bien entendu.


Il a quelque chose d'attachant, Pierre-Octave: garçon rêveur, écrivain pour célébrités, frappé d'un certain déficit assertif, il se présente tout en rondeurs avec sa bonne face ronde et ses cheveux blonds qui rappellent l'astre de la nuit. Par contraste, son meilleur ami, Pascal, est présenté comme un mec carré, ne serait-ce que par son physique. Et c'est le carré qui va piquer sa femme au rond... balançant ce dernier sur orbite pour tout le roman.

Dès lors, commence un troublant pas de deux entre Pierre-Octave et Claire, rencontrée dans un bistrot, et qui va trouver un premier jalon important dans une partie de poker. C'est là que se trouvent les personnages clés du roman, en effet – on pense en particulier à une certaine rousse énigmatique. Claire, dentiste de son état, pourrait être la femme de la vie de Pierre-Octave: comme lui, elle est un peu rêveuse, fantasque même, et surtout, elle panique face à l'imprévu. Et le contexte est propice au rapprochement: Claire a demandé à Pierre-Octave d'écrire ses mémoires. Entre personnages marqués par la vie, on peut s'entendre...

Tout cela paraît bien sage. Mais c'est compter sans l'imagination fertile de l'auteure, qui fait de Claire un personnage complexe, menteur pour ne pas dire mythomane, qui va raconter plus d'une anecdote délirante sur son existence passée. Dès lors, peu à peu, on bascule dans la noirceur: la vie que Claire s'invente est faite de violences, d'amours mal vécues qui débouchent sur des morts maquillées en suicides. L'auteure construit dès lors des ambiances de plus en plus inquiètes, qui rappellent de loin celles d'un Stephen King. Ces atmosphères sont plombées encore par les appels téléphoniques anonymes et mystérieux que reçoit Pierre-Olivier. Qui se montre curieux, bien sûr: quelqu'un aurait-il une dent contre lui? Ou plutôt, aurait-il (enfin!) une admiratrice secrète?

Tout comme le titre, certes astucieux, a un petit goût de déjà-vu, l'idée de départ de "Lune ou l'autre" s'avère classique: l'écrivaine choisit de parler d'un personnage d'écrivain. Elle va encore plus loin en faisant de cet écrivain fictif un homme qui, à son tour, écrit sur des personnages de son entourage. A partir de là, l'intrigue s'avère imaginative, et ça devient intéressant! En plus, le lecteur relève avec gourmandise la poésie que recèle ce roman, une poésie qui ose le mot rare ou savoureux à l'occasion et a le chic pour faire entrer en résonance tout ce qui doit l'être.

Frédérique Hoy, Lune ou l'autre, Lectoure, Yakabooks, 2017.

Le site de l'éditeur – Merci à Yakabooks pour l'envoi, et à Simplement.pro pour le partenariat!