dimanche 22 avril 2018

Le mâle occidental froidement mis à nu

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Philippe Testa – Vingt et une nouvelles pour dire l'homme occidental moderne, avec ses faiblesses et ses travers, sa médiocrité en somme. Tel est le propos du recueil de nouvelles de Philippe Testa paru dernièrement aux éditions Hélice Hélas, et sobrement intitulé "Mâle occidental".


C'est avec un regard aiguisé que l'auteur observe ses semblables. Il serait certes difficile de résumer ces nouvelles, l'histoire étant souvent minimale, tirée d'un quotidien banal qui est souvent celui du travail en col blanc – ce monde où les mots ne veulent pas dire grand-chose (et l'auteur recrée bien ses discours creux quand il le faut, par exemple dans "Mâle occidental" ou dans "Guet-apens tchèque"). Les fins d'histoire sont du reste abruptes parfois, et ne correspondent pas à l'image de la chute qui saisit le lecteur par surprise. Non, ce qui intéresse l'auteur, c'est ses personnages et leurs interactions.

Celles-ci sont marquées par les non-dits ou les lâchetés du quotidien. Le rapport au succès et à la défaite fait tout le sel de "Obsolescence programmée", qui met en scène le chef nouvellement élu d'une organisation sportive de prestige, chef dont on attend déjà le départ: derrière les sourires de circonstance, on devine les dents longues. Les rapports de force qui règnent au sein d'une bande d'amis sont minutieusement représentés dans "Nautisme". Cela, d'autant plus si les femmes s'en mêlent...

Car les femmes ne sont pas absentes de "Mâle occidental". L'auteur en a une vision guère moins pessimiste que celle qu'il a des hommes: il met en scène des femmes de caractère, abusives parfois, ou qui prétendent connaître leurs congénères masculins ("La bouche de Carmen"). Cela lui permet de mettre en évidence, par contraste, la lâcheté de ces hommes d'aujourd'hui qui n'osent même plus dire leur fait aux personnes qui méritent clairement d'être remises à leur place: mère qui exige de son fils qu'il lui fasse des petits-enfants ("j'ai le droit d'avoir des petits-enfants", dans "Sharon"), épouses qui mettent la pression sur leurs maris dans "Nautisme". Et puis il y a la drague, peu enthousiasmante voire lamentable, qui permet entre autres à l'auteur de mettre en avant le caractère "grande gueule" de certains hommes ("La guerre, mère des passions").

Et c'est sur la note nostalgique de "Néandertal" que l'auteur conclut son recueil, suggérant, à l'instar de Michel Houellebecq, que l'homme actuel, qui se souvient des temps préhistoriques où l'on était chasseur, vaut en somme moins que l'homme de Néandertal. Et au vu des nouvelles précédentes, force est de le constater, l'homme occidental moderne a, sous le regard de l'auteur, quelque chose d'inachevé, d'immature, de mal affirmé. D'incomplet, en somme, si sophistiqué qu'il se prétende.

La langue de l'auteur reste souvent assez neutre, pouvant donner l'impression que certaines nouvelles se ressemblent; d'autres se détachent, lorsque l'auteur donne directement la parole au personnage principal, par exemple dans "Industrialisé". Ce qu'on retient de "Mâle occidental", c'est la capacité de l'auteur à mettre à nu, froidement, la psychologie de ses personnages, dans des textes où tout est observé de près, les gestes comme les mots, et où tout somme juste.

Philippe Testa, Mâle occidental, Vevey, Hélice Hélas, 2018.

Dimanche poétique 347: Henri Michaux

Idée de Celsmoon.

Chaînes enchaînées

Ne pesez pas plus qu'une flamme et tout ira bien,
Une flamme de zéphyr, une flamme venant d'un poumon chaud et ensanglanté,
Une flamme en un mot.
Ruine au visage aimable et reposé,
Ruine pour tout dire, ruine.
Ne pesez pas plus qu'une hune et tout ira bien.
Une hune dans le ciel, une hune de corsage.
Une et point davantage.
Une et féminine,
Une.

Henri Michaux (1899-1984), L'espace du dedans, Paris, Poésie/Gallimard, 1966/2004.

samedi 21 avril 2018

Les mots malades selon l'un de leurs francs... locuteurs

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Loïc Madec – La langue française est l'objet de toutes les passions, et celles-ci s'expriment de temps à autres en des polémiques plus ou moins intéressantes. C'est dans ce flux de débats que s'inscrit le livre de Loïc Madec, "Les Français malades de leurs mots". A la suite de Thierry Raboud, journaliste auprès de l'excellent journal suisse "La Liberté", il convient de relever que cet ouvrage, écrit par un Français, a paru en Suisse: ses propos auraient-ils été inaudibles dans le pays de son auteur? En tout cas, si le verbe est haut, et nourri de quelques bonnes trouvailles, force est de constater que "Les Français malades de leurs mots" ne tient pas toutes ses promesses.


Ceux qui aiment les proses bien saignantes, pamphlétaires, où la critique vigoureuse est la règle, seront certes servis. L'auteur identifie avec précision les tics de langage d'aujourd'hui, tels que les "c'est mon ressenti", les "chacun ses goûts", les "faut pas généraliser", les "c'est compliqué" qu'il considère comme une manière, de la part du locuteur, de ne pas assumer ses propos ou de refuser de se confronter à leur complexité. Le lecteur sourira immanquablement à certaines trouvailles de style et aux bons mots bien trouvés, tels le tandem "Lady Merx" et "Fun", que l'auteur voit comme les moteurs de la société actuelle: la marchandise (en latin "Merx) et le plaisir ("Fun" en latin d'aujourd'hui, c'est-à-dire en anglais). La plume est alerte, et le lecteur pourra trouver cela jouissif.

Cela dit, l'auteur ne va guère plus loin que le constat, finalement personnel, d'une déliquescence de la manière de parler français. On pourrait dire de façon un brin cruelle que ce débat est de chaque génération, l'ancienne reprochant à la nouvelle de ne pas savoir parler le "biau parler françois"... Plus dommage, l'auteur ne suggère guère de façons de faire mieux, et se contente de citer, souvent sans analyse autre que sommaire, des paroles glanées à la radio ou dans la presse – semblant oublier qu'il n'est pas donné à tout le monde de parler avec aisance à la radio, en pleine conscience des milliers d'auditeurs attentifs: chacun ne sait pas donner, au débotté, un discours articulé à la façon d'un Marc Bonnant, avocat suisse connu pour la pureté formelle de son français.

L'analyse fait même trop souvent la place à des astuces de connivence, l'auteur utilisant certains gros mots comme "constructivisme" sans expliciter suffisamment ce qu'ils recouvrent – même s'ils sont, Dieu le sait, éminemment critiquables. En particulier, l'auteur récupère à son compte certains concepts d'un Philippe Muray, comme "Homo Festivus", sans dire au lecteur de quoi il retourne vraiment. Par de tels raccourcis, l'auteur se dispense d'analyser, et c'est bien dommage.

Et c'est là qu'on arrive à un aspect particulièrement exécrable de "Les Français malades de leurs mots": le mépris du locuteur francophone. Qu'on connaisse la définition de l'Homo Festivus, soit: chez Muray, c'est l'homme qui arrive à un stade de son développement où il ne pense qu'à faire la fête. Gageons que cela pourra déplaire à certains lecteurs qui ne se reconnaissent pas dans cette définition. Mais lorsque l'essayiste arrive avec des termes comme "Neuneu", avec majuscule, pour décrire les francophones, il y a un problème. Cela, d'autant plus qu'en donnant ses leçons, l'auteur considère qu'il n'est ni des "Neuneus", ni des "Homines Festivi" insouciants. Cela, sans parler de l'utilisation du terme "Narcisse": tous les francophones d'aujourd'hui passent-ils vraiment leur temps à se regarder dans un miroir? Et si, en écrivant et en faisant paraître un livre, l'auteur des "Français malades de leurs mots" était le suprême Narcisse? En non-réponse à cette question, et pour reprendre deux expressions courantes et bien pratiques pour le coup: "Je pose ça là..." et "Moi, j'dis ça, j'dis rien...". 

A cela, il convient d'ajouter une série de chapitres sortant du sujet (des développements sur des sujets à la mode, à partir de la page 80): on y trouve une critique du politiquement correct ambiant, éventuellement venu d'Amérique. Cela, sans oublier quelques critiques pratiquement gratuites, à l'encontre de Pierre Desproges ou du Bébête Show. Ni, d'ailleurs, des attaques en règle contre les sciences humaines et sociales, qui n'ont pas forcément leur place dans un livre consacré aux mots du français, si malades qu'ils soient. Le lecteur ressort de cette lecture avec l'impression mitigée de s'être confronté à un auteur qui a le sens de la formule qui claque, mais se trouve démuni dès qu'il s'agit d'aborder les choses dans ce qu'elles ont de profond et d'ordonner ses pensées.

Indubitablement convaincu à défaut d'être franchement convaincant, l'auteur puise volontiers ses références dans une littérature sérieuse, mais qui penche du côté de "Causeur", sans exclusive: on y trouve certes l'excellent Jean-Paul Brighelli ou le touche-à-tout Christophe Bourseiller; on y croise même la journaliste suisse Martina Chyba. Mais on y rencontre aussi le controversé Alain Soral. Ce n'est pas un problème en soi, mais "Les Français malades de leurs mots" semble à maintes reprises une caricature de ces penseurs. Du coup, s'il faut analyser les mots des francophones d'aujourd'hui, mieux vaut s'intéresser, par exemple, aux les écrits exacts d'une auteure trop brièvement citée par l'auteur de "Les Français malades de leurs mots", et dont j'ai lu les articles avec grand intérêt: Ingrid Riocreux.

Loïc Madec, Les Français malades de leurs mots, Lausanne, Favre, 2018.

Le site des éditions Favre.

mercredi 18 avril 2018

Jack l'Eventreur est à Paris... et ça va saigner!

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Nils Barrellon – Jack l'Eventreur est de retour, et il n'est pas content. Il sévit à Paris, son surin à la main... et Nils Kuhn mène l'enquête dans "Le jeu de l'assassin", roman policier de Nils Barrellon. Forcément, les cadavres se succèdent: ce sont des femmes de couleur vivant à l'est de la Butte Montmartre. Et cerner le coupable ne sera pas facile: les indices sont rares.


Le style paraît un peu sage au début, pour narrer par exemple cette scène d'ouverture certes originale et cocasse où l'on voit Nils Kuhn interpeller une voisine qui fait faire ses besoins à son chien. Nils Kuhn? C'est un commissaire qui aime boire son coup dans le Quartier Latin et qui a de l'humour, ce qui le rend sympathique et attachant. Même si c'est surtout son propre humour qu'il apprécie! Au fil des pages, les mots deviennent plus vigoureux, et l'auteur s'autorise quelques termes techniques, dûment expliqués en note, pour la touche de réalisme. Réalisme également dans la recréation du fonctionnement de la police parisienne, celle qui occupe encore le 36, Quai des Orfèvres.

On a déjà pas mal vu Jack l'Eventreur dans le monde des lettres qui font frissonner, certes. L'auteur rend du reste hommage à l'abondante littérature qui existe au sujet de ce personnage historique mystérieux, en citant les lectures d'un personnage qui n'est pas au-dessus de tout soupçon. C'est dans l'intelligence de la transposition des crimes sanglants de Londres que réside tout l'intérêt du "Jeu de l'assassin": le lecteur est plongé dans ce qui pourrait être le pendant parisien de Whitechapel, les filles tuées sont dans la misère, parfois prostituées occasionnelles, et bien sûr, le modus operandi est savamment reproduit. Il y a aussi de quoi se délecter au fil des fausses pistes qui se succèdent, toujours instructives mais insuffisantes: les enquêtes de voisinage ne donnent pas grand-chose, l'épluchage des factures de téléphone s'avère hasardeux... 

L'auteur recrée aussi toute la pression qui peut peser sur les épaules d'un policier, dès lors que la presse s'en mêle. Cela, sans oublier la hiérarchie, qui veut des résultats. Face à une adversité protéiforme, face à des coups qui viennent parfois de son propre camp, voire d'on ne sait où, Nils Kuhn fait preuve d'une pugnacité qu'on admire pour défendre son intime conviction. On l'empêche de mener l'enquête? Il continue quand même, par d'autres moyens, en sous-main et en faisant jouer la camaraderie. L'auteur installe d'ailleurs autour de Nils Kuhn une équipe de collaborateurs aux profils bien tranchés: on aime particulièrement le gars qui surjoue l'argot du 9-3. Mais l'auteur sait aussi installer le trouble autour d'un des personnages féminins qui gravitent autour de l'enquêteur.

Paris, la police, les personnages et les dialogues: tout est recréé avec réalisme et minutie, et l'humour ne saurait manquer à ce roman – où l'on repère un clin d'œil classique aux "Tontons flingueurs" (p. 299). La temporalité est elle aussi reconstituée avec soin: nous sommes en 2011, au temps de la primaire de gauche en vue de l'élection présidentielle 2012. L'actualité est donnée par le biais du radio-réveil de Nils Kuhn, et il arrive qu'elle concoure à l'enquête: c'est davantage qu'un élément de décor.

"Le jeu de l'assassin" (un titre utilisé par plus d'un autre auteur, soit dit en passant) s'avère donc un polar captivant, tendu bien comme il faut, qui ne recule pas devant la violence brute. L'auteur a donné son propre prénom à son narrateur: peut-on en conclure qu'il a mis un peu de lui-même dans ce personnage, que Nils Kuhn est un peu Nils Barrellon? A méditer...

Nils Barrellon, Le jeu de l'assassin, Bernay, City Poche, 2014.

Le blog de Nils Barrellon, le site des éditions City.

mardi 17 avril 2018

Le petit décalogue de l'amour vrai et fort

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Suzanne Marty – Dix commandements pour le parfait amour? Chiche! C'est ce que promet "Amour: les 10 commandements!", petit livre (une heure de lecture) signé de l'écrivaine Suzanne Marty, auteure également du joli roman "La rousse qui croyait au Père Noël". Dix commandements, alors? Il est permis de penser au Décalogue, et l'auteure, allusive, mentionne cette auguste ascendance en passant: "Si je me limite à dix commandements, ce n'est pas seulement pour plagier un des plus grands best-sellers de tous les temps (...)". Mais il n'y a rien de biblique dans ce nouvel opus de l'écrivaine, placé avant tout sous le signe païen de Cupidon et de ses flèches.

Alors oui, "Amour: les 10 commandements!" s'adresse avant tout aux femmes, et l'avant-propos le confirme. C'est du moins ce qu'il paraît! Mais au fil des pages, l'auteure tient compte, à des degrés divers, de l'homme qui lira ces pages et qui se sentirait interpellé. En tant que lecteur homme, on apprécie par exemple que la question de la violence entre conjoints ne soit pas vue sous l'angle convenu de la femme perpétuelle victime (commandement 8: la violence tu ne toléreras pas). Et de façon plus formelle, les accords tanguants des participes passés suggèrent que l'auteure a en vue tantôt des lectrices, tantôt des lecteurs... tantôt les deux.

D'ailleurs, sont-ce des commandements que l'auteure évoque? Même s'ils sont assortis d'un impérieux point d'exclamation dans le titre du livre, il est permis de les voir plutôt comme des mises en garde adressées aux personnes, hommes comme femmes, désireuses de réussir une histoire d'amour – et d'en éviter les "pièges", dès le départ: éléments toxiques, relations à trois problématiques, etc. Tel est le message principal du dixième commandement, qui indique les limites de ces commandements et les présente, en fin de livre, comme "une manière d'éviter à chacun de perdre son temps et son énergie dans des histoires plus foireuses les unes que les autres". Cela dit, libre à chacun d'essayer! Ces commandements n'ont donc rien de divin ni d'absolu, mais résultent plutôt de l'expérience personnelle de l'auteure. Une auteure qui n'hésite pas à faire usage du "je", ni à faire part, d'une manière qui dit beaucoup, tout en restant discrète, de sa propre expérience.

Faire part de sa propre expérience, sans se poser en donneuse de leçons: voilà l'élément fort de ce court bréviaire (après le Décalogue, j'ose, hein!) du Grand Amour, l'absolu, le vrai, le fort, celui qui ne s'embarrasse pas de compromis et mérite plein de majuscules. Cette base personnelle, l'auteure la théorise et la restitue dans le style pétillant qu'on aime trouver dans des billets de blogs – qui sont d'ailleurs la source du livre. Cette écriture pétillante, souriante, peut aussi être vue comme une prise de distance face à ces commandements qu'on croirait claironnés dans un mégaphone: en définitive, ils sont surtout une invitation à la réflexion.

On pourrait reprocher à ce petit livre d'avoir une approche exclusive, en ce sens qu'elle est pensée d'un point de vue hétérosexuel cisgenre. Reproche infondé: tout se fonde sur une base qui tient de l'absolu et constitue le premier commandement – ce qui n'est pas un hasard puisqu'il est applicable à toutes et à tous. De façon réductrice, il s'intitule "Ton cœur tu suivras"; mais ce qu'il dit, c'est que pour qu'un amour soit pérenne, il faut qu'en accord l'un avec l'autre, le cœur, l'esprit et les tripes tendent vers l'être peut-être aimé – peu importe son genre, en définitive. Ce qui correspond, en somme, aux trois dimensions de l'homme: celles du corps, de l'esprit et de l'âme – ou, dit à la manière de l'écrivaine, le microbiome, le cœur et la cervelle. Et à l'idéal d'une adhésion pleine et enthousiaste. Ou, comme le disent les Alémaniques qui recherchent l'âme sœur dans le journal gratuit "Blick am Abend": "Liebe ist, wenn alles stimmt". Et que l'Amour décide!

Suzanne Marty, Amour: les 10 commandements!, Paris, Sandrine Lemercier, 2017.

Le site de Suzanne Marty. Lu en partenariat avec simplement.pro. Merci à Suzanne Marty pour l'envoi!

lundi 16 avril 2018

Un aperçu d'hier sur les ordres religieux

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André Frossard – Il les voit comme le sel de la Terre, et les compare aux institutions politiques: dans "Le Sel de la Terre", l'écrivain André Frossard dresse le portrait de sept grands ordres religieux, bien présents au milieu du vingtième siècle. Ecrit en des temps qu'on a dits incroyants (mais qu'en est-il aujourd'hui?), c'est un petit livre qui s'adresse aux incroyants intéressés comme aux croyants; mais c'est aussi l'ouvrage d'un catholique convaincu et admiratif.


L'idée de comparer les ordres religieux aux institutions politiques est séduisante, parlante en tout cas: qu'on pense à l'image d'"armée" qu'il donne aux Jésuites, jouissant d'une autonomie particulière pour endosser des missions (enseignement, entre autres) au nom de l'Eglise catholique. Pour approfondir sa réflexion, sa comparaison guère critique avec les Etats-Unis, ségrégationnistes au temps de l'écriture du "Sel de la Terre", est pénible à recevoir aujourd'hui, même si elle reflète l'idée juste a priori d'un "fédéralisme" des ordres religieux, réunis dans une même religion, une même foi, mais pratiquant chacun selon ses règles, ses lois.

Chacun ses lois? Les chapitres du "Sel de la Terre" s'attachent, l'un après l'autre, à décrire les spécificités des pratiques des grands ordres religieux masculins. Celles-ci apparaissent clairement, des usages aux vêtements, en passant par les habitudes de prière et de travail. Le propos, toutefois, n'a rien d'aride: il reste abordable et empreint de l'empathie d'un auteur souriant, page après page. Cela, même pour dire l'austérité de la règle des chartreux! L'auteur, du reste, ne manque pas de partager des expériences personnelles, comme un repas partagé avec des dominicains ou l'expérience du "sourire de la Trappe" – une trappe vue comme une élévation, non comme un piège dans lequel on tomberait, soit dit en passant. Enfin, chaque chapitre descriptif est nourri d'une mise en perspective historique.

Certes, ce petit livre apparaît daté dans certaines de ses options et points de vue. En particulier, et c'est regrettable, il n'y sera pas spécifiquement question d'ordres religieux féminins, ceux-ci étant juste brièvement cités au détour d'une phrase de la conclusion. Cela dit, ce qu'il donne à voir s'avère intéressant, baigné à sa façon d'une certaine lumière. Voilà un petit livre qui donne envie d'aller voir plus loin, peut-être avec des ouvrages plus actuels.

André Frossard, Le Sel de la Terre, Paris, Librairie Arthème Fayard, 1954. Illustrations de l'auteur.

dimanche 15 avril 2018

Dimanche poétique 346: Georges Haldas

Idée de Celsmoon.



Cantilène de la pluie

J'entends tomber la pluie
dont j'aime le murmure
et la continuité
Pluie fine pluie légère
tombant sur les labours
et sur les cimetières
Grâce à toi
la prairie reverdit
plus dorés sont les épis
Si le soleil nous brûle
toi tu nous désaltères
Tu apaises nos cœurs
et nos corps fatigués
Bergère de l'automne
compagne du printemps
Depuis ma tendre enfance
je t'ai toujours aimée
comme t'aimait mon père
Pluie fine pluie légère
Toi qui est la plus douce
des larmes sur la terre

Georges Haldas (1917-2010), Poèmes du veilleur, Lausanne, L'Age d'Homme, 2018.